Pour la plupart des gens, l’ »art moderne » est un art qui a entièrement rompu avec les traditions du passé et qui s’efforce de faire ce qu’aucun artiste n’aurait même imaginé auparavant. Certains, attachés à l’idée de progrès, pensent que l’art, lui aussi, doit suivre le rythme de son époque. D’autres s’en tiennent à la nostalgie du bon vieux temps et condamnent l’art moderne en bloc. En fait, nous l’avons vu, la situation est infiniment plus complexe et l’art moderne, comme l’art de chaque époque du passé, est né en réponse à des problèmes bien définis. Ceux qui déplorent la rupture qui s’est effectivement produite dans la tradition devraient en réalité remonter au-delà de la révolution de 1789, et si ce fait était clair à leurs yeux, il en est bien peu qui jugeraient possible de revenir sur un passé si lointain. C’est alors, nous l’avons vu, que les artistes prirent pleinement conscience de la notion de style et qu’ils commencèrent leurs expérimentations, chaque mouvement se parant comme d’un étendard d’un nouvel « isme ». Il est assez étrange que ce soit précisément la branche de l’art qui avait le plus souffert de la confusion générale qui ait le mieux réussi à créer un style nouveau et durable : l’architecture moderne s’est formée lentement, mais ses principes sont aujourd’hui si fermement établis qu’on ne songe plus sérieusement à les mettre en doute. L’aspiration à un nouveau style d’architecture et d’ornement avait suscité, rappellons-le, les recherches de l’Art nouveau, où les possibilités techniques de la construction en fer se combinaient encore avec de plaisant motifs décoratifs.

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Mais ce n’est pas de ces exercices de virtuosité qu’allait naître l’architecture du XXe siècle. L’avenir appartenait à ceux qui decideraient de repartir à zéro et de se débarasser de ces préoccupations de style et d’ornement, qu’ils fussent anciens ou modernes.

   Ce point de vue neuf se fit jour dans divers pays, mais nulle part plus qu’aux États-Unis, où le progès des techniques étaient beaucoup moins freinés par le poids des traditions. Construire des gratte-ciel à Chicago et les couvrir d’une décoration empruntée aux livres de modèles européens apparut vite comme une absurdité.

Extrait de Histoire de l’art de E. H. Gombrich, édition de poche PHAIDON, 1997 et réimprimé en 2006.